Le cavalier sans nom

Je plongeai dans l’obscure intensité des yeux de mon adversaire. Je pouvais lire la concentration dans son regard déterminé. Elle en était convaincue, la victoire serait sienne. Cette conviction était partagée. J’étais prêt à me battre, à lui montrer l’étendu de mes progrès.

Elle était si belle. J’aurais pu lui dire. Il aurait été si doux à son oreille d’entendre le souffle de cette phrase si simple et pourtant si délicieuse. Malgré la facilité déconcertante qu’il y aurait eu dans ce petit geste, je ne m’en trouvais pas le courage. Ce serait peut-être pour un autre jour, ou bien jamais. La vie en déciderait. Qu’il en soit ainsi.

Je tirai la chaise pour m’asseoir. Nous nous faisions face dans cet ultime instant, alors que la partie était sur le point de commencer.

Je la regardais. Fixement. Elle réfléchissait. Son premier coup serait décisif. Elle en était consciente. Elle savait que de jour en jour, je me rapprochais progressivement d’elle. Elle savait que je finirais irrémédiablement par la rejoindre au sommet de la montagne pour prendre mon envol. Je déploierais alors mes ailes vers d’autres ascensions. Mon périple serait long et périlleux, parfois pénible. Elle resterait cependant toujours dans mon cœur.

La relation entre le maître et son élève est unique. Elle est indéfectible. Ce petit fil qui me reliait à elle ne serait jamais coupé. Son souvenir subsisterait en moi pour l’éternité, que ce soit dans l’obscurité ou la lumière, elle guiderait mes pas sur les chemins de la pensée.

Elle avait donné un sens à ma misérable existence. Je n’étais pas pauvre. Mon quotidien était même relativement agréable. Il manquait pourtant quelque chose. Si extérieurement je reflétais la normalité, je n’étais intérieurement qu’aridité. Je n’étais rien de plus qu’une coquille vide. J’avais soif de plus mais je restais insatisfait. L’âme meurtrie, je vagabondais dans ma vie.

Errant au hasard dans une ruelle sombre, j’étais finalement tombé sur elle. J’avais immédiatement été captivé par la beauté de ses traits, la finesse de son visage, la couleur de ses yeux, la noirceur de ses cheveux… J’étais comme hypnotisé. Elle se nommait Alysée.

Elle ne voyait rien dans mes yeux vitreux. L’éclat de mes iris était terne, elle n’y discernait pas la moindre étincelle. Seules des nuances de gris ressortaient.

Il n’y avait en moi aucune intensité. Un calme inquiétant régnait, imposant sa loi.

Lorsqu’elle m’avait demandé de la suivre, je n’avais pas hésité. Je voyais en elle l’appel d’une destinée s’étant trop longtemps laissée désirer. Elle m’avait guidé jusqu’à une salle où je n’étais jamais allé. Elle était toute éclairée, rayonnant d’une diversité colorée, comme une peinture remplie de jouets. Nous nous étions enfin installés à une table, face à face. Elle m’avait expliqué les règles puis nous avions commencé à déplacer les pièces sur le plateau.

La passion brûlant en elle m’avait soudainement animé, une flamme dans mon coeur s’était allumée. Ce n’était alors qu’une cendre, elle s’était métamorphosée pour réchauffer les entrailles moribondes de cette ombre que j’étais devenu. En cette soirée ordinaire, ma renaissance s’était enclenchée. J’étais sorti de mon enfer de solitude. Grâce à cette femme si originale, ma vie était pour la première fois entre mes mains. Elle était si douce au toucher, tout comme la caresse de l’air sur mes doigts picotant d’une chaleur toute neuve. L’avenir prenait soudain une saveur totalement différente.

Le jeu avait duré jusqu’à tard. Je ne réussis pas à comprendre l’étendu de ses possibilités, il était bien trop vaste. Chaque pièce avait sa place, sa fonction, son identité propre. Elles formaient un corps indissociable, tout comme les deux esprits des adversaires. Le temps d’une partie, ils ne faisaient plus qu’un. Les réflexions du maître et de l’élève s’entremêlaient, chacun offrant à l’autre une part de lui-même. L’un conseillait, donnait sa personne. L’autre écoutait, appliquait, effaçait les différences.

Nous étions deux personnes uniques. Notre fusion n’en était que plus intense. Elle avait donné un sens à ma vie, je lui avais fourni un partenaire. Ainsi nous avancions chaque jour, unis par l’amitié.

Viendrait peut-être le temps où je lui avouerais. Seul Dieu savait. Je chassais donc cette pensée. Elle hantait mes regrets mais je n’avais pas la force de lutter. Il fallait me réfugier dans le feu réconfortant d’Alysée. Sa détermination était magnifique. J’avais encore tant à apprendre d’elle.

Le pion devant son roi avança de deux cases. Elle passait à l’offensive. Pourquoi batailler contre de sombres révélations lorsqu’il me suffisait de riposter ? Le compte-à-rebours était lancé. Pendant une heure, nous lirions ensemble l’histoire du monde.

Avec un peu de chance, les petites pièces que nous étions sur l’échiquier se rencontreraient-elles.

* * *

Coucou tout le monde, voici la version français de la première nouvelle de mon livre, Les arcanes obscures de l’imaginaire. J’espère qu’elle vous plaira. Au moins ça vous donnera une idée de ce que vous pouvez attendre de mon livre. N’hésitez pas à liker ou commenter et passez un excellent week-end 😉

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